Quelqu’un observe une œuvre d’Ibrahim Mahama : il voit un sac de jute cousu, déchiré, usé, et pense à Burri. Ce sac monte sur un mur, enveloppe une voile, ceint une architecture, et aussitôt le réflexe change de nom : Christo et Jeanne-Claude. Le raccourci est si rapide qu’il donne l’illusion de l’intelligence, alors qu’il n’est souvent qu’une réponse automatique.

Dans ce passage rapide, presque réflexe, de l’œil au langage, se joue une opération qui mérite attention. Non pas parce que le nom évoqué serait faux au sens le plus simple, mais parce que ce nom constitue déjà une clôture. C’est le moment où la reconnaissance formelle prend la place de l’analyse.

Le geste est compréhensible. L’esprit fonctionne ainsi. Daniel Kahneman l’a formulé avec une concision tranchante : «ce que vous voyez est tout ce qu’il y a » (WYSIATI). La pensée rapide construit des récits cohérents à partir de ce qui est visible dans le cadre, et ignore systématiquement les variables qui n’y apparaissent pas. La jute est visible. Le marquage imprimé sur le sac, le code de la filière du cacao, la route de Tema à Kumasi, l’économie du charbon ghanéen, le poids politique du matériau postcolonial : tout cela ne se voit pas d’emblée. Pour le percevoir, encore faut-il savoir qu’il faut le regarder. Et même alors, cela reste moins mémorable qu’une silhouette.

Opera “Sacco” di Alberto Burri con juta cucita, strappi e bruciature su superficie pittorica
Alberto Burri, Sacco, 1953. Fondazione Torino Musei – Galleria d’Arte Moderna, Turin. Image sous licence CC BY-NC-ND 2.0.

Réduire Mahama à Burri est méthodologiquement insuffisant. Il utilise des sacs dotés d’une biographie documentée : non pas des objets neutres, mais des archives matérielles d’une circulation globale des marchandises et du travail. Les ramener à une simple variante formelle revient à substituer une lecture systémique à une équivalence visuelle. Dans cette substitution, on perd tout ce qui fait la spécificité de l’œuvre : le contexte de production, la provenance, l’agence historique de l’artiste, le cadre curatorial qu’Okwui Enwezor avait construit à Venise pour en produire le sens. La ressemblance, prise isolément, est une très mauvaise boussole.

Le problème ne relève pas uniquement du champ artistique. Il concerne la manière dont le discours public, bien au-delà de l’art, se structure par oppositions tranchées. Qualité ou médiocrité. Système ou authenticité. Valeur ou décoration. Ces couples sont commodes parce qu’ils produisent de la mémorisation et du cadrage. Ils sont pauvres parce qu’ils construisent le champ de manière sélective : chaque donnée ultérieure est lue comme une confirmation de l’ancrage initial. Amos Tversky et Daniel Kahneman ont donné à ce mécanisme un nom technique. Ceux qui fréquentent les milieux d’enquête le reconnaissent sous une autre appellation : le tunnel cognitif. On ne voit que ce que le cadre a déjà autorisé à voir.

À cette manière de lire, on peut opposer autre chose. Non pas une formule, mais une méthode. Lorsque Giovanni Morelli, à la fin du XIXe siècle, proposa d’attribuer les peintures anciennes non pas à partir des traits les plus visibles, composition, expression, sujet, mais à partir des détails involontaires, la manière dont un artiste trace un ongle, un pli d’oreille, un lobe, il opérait un déplacement épistémologique que Carlo Ginzburg a ensuite décrit comme un « paradigme indiciaire ».

Porta Pinciana a Roma avvolta in tessuto nell’intervento di Christo e Jeanne-Claude, 1969
Christo et Jeanne-Claude, Wrapped Porta Pinciana, 1969, Rome. Photo issue de Wikimedia Commons, sous licence GNU Free Documentation License (GFDL).

Cette manière de procéder a un coût. Elle demande du temps, elle demande une suspension du jugement, elle demande d’accepter que l’œuvre demeure mobile pendant qu’on la travaille. Elle ne produit ni slogans ni titres efficaces. Elle produit, avec le temps, des lectures plus résistantes à la réfutation.

Il y a chez Ginzburg un passage qu’il vaut la peine de garder à portée de main lorsqu’on lit quoi que ce soit : une œuvre, un territoire, une situation. Il dit, en substance, que dans certains champs du savoir la rigueur ne peut pas être rigide. Elle doit être élastique. Car l’unicité des données, qu’il s’agisse d’une œuvre, d’un cas clinique ou d’une scène de crime, ne se laisse pas formaliser sans perdre ce qui la rend reconnaissable. La rigueur élastique est l’inverse de la pensée binaire. Elle ne cherche pas la synthèse forte. Elle cherche la tenue du dessin d’ensemble lorsqu’on parcourt le tapis dans des directions différentes. Appliquer ce regard à une œuvre comme celle de Mahama, c’est accepter de ne pas la savoir d’emblée. C’est regarder le matériau comme un document avant de le regarder comme une forme, et se demander ce qu’il transporte avec lui. C’est se demander dans quelles conditions cette jute est devenue œuvre, qui l’a reconnue comme telle, dans quel débat curatorial, avec quelle généalogie intellectuelle en arrière-plan ; une généalogie qui peut certes inclure Burri comme hypothèse initiale de comparaison, mais qui ne s’épuise pas dans ce renvoi et qui comprend aussi la pensée d’auteurs ayant analysé l’économie globale à partir de la condition même qui la produit. La ressemblance formelle est le point de départ le plus pauvre, non le plus fiable.

Le discours qui réduit tout à des binarités, cela vaut, cela ne vaut pas, art véritable, mode, reste efficace tant que personne ne le met à l’épreuve. Il tient par la répétition d’ancres fortes : « crise », « spéculation », « régime », autant de mots qui orientent le lecteur avant même que l’analyse ne commence. Cela fonctionne tant que le système demeure fermé. Dès qu’il s’ouvre à une variable imprévue, le document manquant, la biographie du matériau, le contexte de production, le cadre révèle sa fragilité. À ce moment-là, soit l’on admet la complexité, soit l’on réintroduit la même dichotomie à un niveau supérieur, avec d’autres mots.

La question n’est donc pas la légitimité d’une critique du système de l’art. Les tensions réelles existent, et nombre d’analyses les identifient avec précision. Le point décisif est ailleurs : quelle est la structure logique qui soutient cette critique ? Lorsque le raisonnement s’organise par oppositions tranchées, et lorsque métaphores, analogies et généralisations remplacent l’explicitation des critères de preuve, le discours gagne souvent en immédiateté, mais il perd en solidité analytique.

Ce n’est pas seulement un problème propre à l’art. C’est aussi un problème pour quiconque doit lire le présent. La manière dont un critique attribue une œuvre par ressemblance visuelle est la même que celle qui fait qu’en entendant un bruit de sabots on s’attend à voir un cheval et que l’on n’est pas prêt à reconnaître un zèbre. La dichotomie est toujours plus économique que la méthode. Le récit est toujours plus reposant que l’enquête. Mais la réalité, lorsqu’elle laisse une trace utile, la dépose rarement à l’endroit le plus visible : elle la laisse dans les détails latéraux, non au centre de l’image. Lire une œuvre ne consiste pas à trouver aussitôt le bon nom à prononcer, mais à ne pas se hâter de la refermer dans une catégorie. C’est à cela que sert la méthode : non à rendre le jugement plus sévère, mais à rendre l’attention plus vigilante.

La véritable innovation, dans un temps qui confond vitesse et intelligence, ne consiste pas à savoir simplifier. Elle consiste à savoir demeurer sur le détail assez longtemps pour laisser le détail parler.

Cet article a été traduit automatiquement depuis l’italien. Le texte original reflète la pensée de l’auteur; veuillez tenir compte d’éventuelles différences linguistiques dans la traduction.

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